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Les Pfefferman forment une famille américaine ordinaire. Le père, Morton, est un très respectable professeur de science politique à la retraite. Il entretient une relation plutôt cordiale avec son ex-épouse Shelly. Leurs trois enfants majeurs, Sarah, Josh et Ali, ont bien quelques petites névroses, mais pas de quoi fouetter un chat. Or, le jour où le patriarche annonce à son clan et au monde entier qu’il s’assumera désormais en tant que femme, après toute une vie à refouler son identité, l’existence des Pfefferman prend un tournant inattendu. C’est la prémisse de Transparent, série produite par le géant Amazon et acclamée par la critique, dont la version française est diffusée sur les ondes d’ICI ARTV. Alors que l’équipe de la série s’affairait à promouvoir la deuxième saison, nous avons eu l’occasion de discuter avec la créatrice Jill Soloway et les principaux acteurs.

Transparent puise son inspiration dans l’histoire personnelle de Jill Soloway. Il y a quelques années à peine, son père a décidé d’affirmer son identité féminine. Le personnage de Maura (autrefois Morton) qu’interprète Jeffrey Tambor dans la série, s’inspire de celle que Soloway appelle sa «moppa». Ce n’est d’ailleurs pas par hasard qu’elle a offert le rôle à l’acteur de 71 ans. «Jeffrey m’a toujours fait penser à mon père, avant qu’il n’effectue sa transition, révèle-t-elle. C’est un peu comme si je l’avais connu dans une autre vie, il y a plusieurs centaines d’années. Nos âmes sont connectées.»

Le fait qu’un acteur cisgenre (non-transgenre) soit choisi pour le rôle principal a soulevé des critiques au sein de la communauté transgenre. « Je suis toujours ouverte au feedback de la communauté, affirme Jill Soloway. Je vois ses membres comme des alliés et je veux toujours qu’ils me disent ce qui fonctionne et ce qui fonctionne moins bien. » L’auteure admet qu’au moment d’écrire la première saison, elle n’était pas tout à fait consciente des difficultés que les personnes transgenres affrontent, particulièrement en ce qui a trait à la représentation dans les médias. « Évidemment, maintenant, ça saute aux yeux, précise-t-elle. J’ai réalisé à quel point il est primordial que la série mette en scène des acteurs transgenres. Quand je l’ai compris, j’ai tout mis en œuvre pour inclure davantage de personnes trans dans l’équipe, non seulement derrière la caméra, où elles étaient déjà nombreuses dès le départ, mais aussi devant. » Elle promet que la deuxième saison sera l’occasion de découvrir plusieurs nouveaux visages.

Le jour de l’entrevue, Jill Soloway était accompagnée de Hari Nef, mannequin et comédienne transgenre, qui se joindra à la distribution dans la saison 2. Comment perçoit-elle ces enjeux? «Je crois que les acteurs transgenres devraient saisir chaque possibilité de travailler, qu’il s’agisse de rôles de personnes trans ou pas, déclare-t-elle catégoriquement. Ceci dit, plus j’apprends à connaître Jeffrey, plus je le trouve incroyable. Il comprend bien la responsabilité qui vient avec le rôle. Au bout du compte, les personnes trans sont des personnes comme les autres, et jouer, c’est jouer. C’est le travail d’acteur qui compte. »

Pour incarner Maura, Jeffrey Tambor s’est astreint à une préparation intensive. Il a lu énormément, a travaillé avec des consultants et effectué beaucoup de recherche de terrain, en empruntant des attributs féminins pour vaquer à différentes activités. Le rôle de Maura est l’une des grandes partitions de sa carrière. « Dès que j’ai reçu le script, c’est comme si j’avais été investi d’une mission, décrit-il. Il y a peu de rôles comme ça dans une vie. C’est très excitant de ne pas savoir avec exactitude comment jouer une scène. J’ai souvent été porté à étudier excessivement les rôles et les répliques. Avec Maura, il est inutile que je répète; c’est en faisant la scène que je découvre comment la jouer.»

Les critiques évoquées plus tôt se sont taries après que les gens aient pu le voir dans la peau du personnage. « Ils ne savaient pas à quoi s’attendre, explique le comédien. Ce sujet n’est pas toujours traité de façon subtile et bienveillante. Je crois qu’il fallait mériter la confiance.  Selon ce que je peux voir sur internet et dans ma vie quotidienne, il y a de moins en moins de commentaires à ce sujet. Hier encore, un membre de la communauté trans est venu me voir pour me remercier.»

Tambor a été effrayé au début, en comprenant l’ampleur de la responsabilité qu’il portait. «On doit bien faire les choses, car il y a des vies en jeu. Mon boulot, c’est de rendre Maura aussi accessible que possible, à la fois parfaite et imparfaite.» Il faut préciser que Maura n’a rien d’une copie conforme de Caitlyn Jenner. Elle ne sort pas tout droit d’un magazine de mode. Son style est vieillot (elle affectionne particulièrement les cardigans et les longues robes informes), elle se maquille un peu maladroitement. Maura n’est pas une icône glamour, mais une femme comme les autres.

Trajectoires parallèles

Au moment où Maura se dévoile, ses trois enfants et son ex-épouse sont tous à la croisée des chemins, la trame de chacun se déployant parallèlement à celle de leur «moppa». Chacun vit sa propre forme de transition.

Sarah (Amy Landecker), l’aînée de la famille, est une femme au foyer qui mène une vie confortable avec son mari et leurs deux enfants. Quand elle recroise Tammy (Melora Hardin), une flamme de sa jeunesse, son existence paisible est chamboulée. La voilà soudain prête à rebâtir sa vie avec cette femme qui lui procure des émotions fortes. «Sarah commence à s’ennuyer un peu dans sa routine, explique son interprète Amy Landecker. Le coming out de Maura l’inspire, elle prend des décisions plus audacieuses qu’à l’habitude. On parle beaucoup des répercussions que la transition d’une personne peut avoir sur la famille. Sarah va loin dans sa quête d’authenticité, sans réellement savoir ce que ça signifie.»

L’enfant du milieu et seul garçon de la fratrie, Josh (Jay Dunbar), est un jeune producteur de musique qui fréquente la scène branchée de Los Angeles. Dans cette série ouvertement féministe, où l’homosexualité et la transsexualité sont représentées sans tabou ni complexe, Josh, un homme blanc hétérosexuel, fait figure d’exception. C’est d’ailleurs devant lui que Maura craint le plus de se dévoiler.

Quant à Ali, la benjamine, Jill Soloway l’a créée sur mesure pour Gaby Hoffman, après que les deux femmes se soient liées d’amitié à Sundance. La comédienne décrit son personnage comme une jeune femme qui n’arrive pas à véritablement entrer dans l’âge adulte. « C’est le bébé de la famille, explique-t-elle. Elle est cajolée comme un bébé et agit comme un bébé. Elle est brillante et a un grand cœur, mais elle se comporte comme une petite fille égoïste. Au début de la série, elle émerge d’une longue période de dépression. Elle est désengagée, éteinte, mais elle essaye de passer à autre chose. Son cheminement est façonné par le coming out de Maura, qui la force à se questionner sur sa place dans le monde. »

La mère des enfants, Shelly (Judith Light), verra elle aussi sa trajectoire influencée par la transition de son ex-mari. Distante et détachée, elle peine à exprimer ses sentiments. «Elle est terrifiée à l’idée d’être seule, explique Judith Light. Elle essaye d’établir une connexion avec ceux qu’elle aime, mais comme elle ne sait pas s’y prendre, elle les repousse. Toutefois, son amour pour Maura est inébranlable.»

Par-delà la fiction, la lutte

Au printemps 2014, le monde entier faisait connaissance avec Caitlyn Jenner. Glamour et sexy, l’ancien athlète olympique fraîchement sorti du placard occupait la une du Vanity Fair et les médias se l’arrachaient.  Les stars d'Hollywood multipliaient les messages d’encouragement, saluant sa bravoure et sa détermination. Soudainement, le phénomène de la transidentité avait pris d’assaut l’avant-scène du microcosme médiatique.

À l’époque, Transparent était diffusée depuis quelques mois. Remarquable coïncidence! «J’ai discuté avec Caitlyn Jenner, se remémore Jill avec émotion. Elle m’a révélé avoir vu Transparent trois fois. La série lui a permis de comprendre qu’il est possible de vivre une telle transition au sein d’une famille sans que ça ne cause un drame. Avant Transparent, les personnes trans étaient généralement représentées comme des victimes ou des antagonistes. Alors qu’ici, c’est simplement une famille américaine comme les autres, mais avec un parent trans.»

Même s’il y a eu une évolution, il reste beaucoup de chemin à parcourir, estime l’actrice Hari Nef. «Souvent, les médias vont occulter l’humanité ou l’individualité des personnes trans. On en parle comme si nous avions tous la même réalité, la même relation à notre corps. Le discours est monolithique. Il faut traiter les enjeux et les personnes avec respect, générosité et nuance. J’espère qu’on va parler davantage de la discrimination et des vrais problèmes, plutôt que de se concentrer sur l’aspect spectacle, comme c’est trop souvent le cas.»

L’équipe avait-elle deviné que la série serait à ce point dans l’air du temps? «Ce n’était pas planifié, reconnaît la comédienne Amy Landecker, mais le coming out du père de Jill a coïncidé avec la consécration de Laverne Cox [NDLR  : qu’on a pu voir dans Orange Is the New Black] , avec le coming out de Caitlyn Jenner et toutes les discussions sur le mariage gay.» Le destin a fait en sorte que l’histoire que Jill Soloway souhaitait raconter concordait avec cette atmosphère d’ébullition et de changement. « Nous ne sommes pas la cause du mouvement, précise Jeffrey Tambor, mais nous en faisons définitivement partie, et c’est un grand privilège. Le système dans son ensemble évolue, le monde du divertissement aussi, et les gens se conscientisent.»

Lors du 67e Gala des Emmys, la série a raflé 11 nominations et 5 statuettes, dont celle de la meilleure réalisation pour une comédie, reçue par Jill Soloway, et celle du meilleur acteur dans une comédie, décernée à Jeffrey Tambor pour sa performance admirable dans le rôle principal. En allant chercher leur statuette respective, tous deux ont rappelé l’importance de dénoncer la discrimination. Dans une allocution empreinte d’émotion, l’auteure et réalisatrice a réaffirmé son désir de vivre dans un monde qui serait plus sécuritaire pour sa «moppa». Quelques minutes plus tard, c’était au tour de Tambor de recevoir son trophée, qu’il a dédié à la communauté transgenre, en remerciant ses membres pour leur courage et leur inspiration.

Au-delà des questions liées à la transidentité, Transparent présente un portrait réaliste et positif de l’homosexualité féminine, avec le couple formé par Sarah et Tammy. « Ça ne fait pas longtemps que les gays et lesbiennes sont représentés de façon non caricaturale, rappelle Melora Hardin. C’est important pour nous de proposer une vision réaliste et authentique. Pour les scènes osées, par exemple, on ne voulait surtout pas reproduire les clichés que les hommes associent parfois à la sexualité lesbienne.» Amy Landecker renchérit: «De façon générale, Jill s’intéresse à l’orientation sexuelle et à la politique des sexes. La série met en valeur des catégories d’individus dont on entendrait peu parler autrement. Je crois que la télé, en racontant des histoires qui intéressent les gens, peut devenir un vecteur d’éducation et de changement.»

Malgré son caractère résolument engagé, l’émission n’a rien d’un atelier d’éducation sexuelle. Transparent n’est pas une série moralisatrice, précise Jeffrey Tambor à la fin de notre entretien. C’est une série divertissante et très drôle. On n’est pas dans le didactisme ni dans les leçons.»

Il a raison. On rit souvent devant Transparent, même si certaines scènes sont bouleversantes. L’équilibre entre la comédie et l’émotion est savamment dosé, et les acteurs passent avec fluidité d’un niveau à un autre. «Nous avons des auteurs talentueux, mais il y a beaucoup d’improvisation aussi, spécifie Gaby Hoffman. En ce qui me concerne, j’essaye seulement de jouer chaque scène le plus honnêtement possible. Parfois, ça donne un résultat comique, parfois c’est dramatique. Dans la vraie vie, on ne se pose pas ces questions-là. Parfois, la vie est drôle, alors qu’à d’autres moments, elle est triste et compliquée.» Cette vision des choses résume tout à fait l’esprit de la série: en fin de compte, Transparent ressemble étrangement à la vie.

La réalité des personnes transgenres reçoit de plus en plus d’attention dans les médias. Malgré tout, certains préjugés perdurent. Pour présenter différents visages de cette réalité plurielle, nous avons rencontré trois personnes trans de la région montréalaise.

Trois humains, trois histoires

Monica Bastien a commencé à s’affirmer en tant que femme en 2005. Aujourd’hui âgée de 57 ans, elle a grandi à une époque où la transsexualité était absente du paysage. Enfant, ses sœurs s’amusent à l’habiller en poupée, mais leur mère considère qu’il s’agit d’un jeu inapproprié pour un garçon. Pendant l’adolescence, il emprunte parfois les bas de nylon et le maquillage des femmes de sa famille, dans le plus grand secret. Plus tard, il tombe amoureux d’une femme, qu’il épouse et avec qui il a deux enfants. Mais les questionnements sur son identité de genre reviennent périodiquement. Quand il s’en ouvre à sa compagne, elle le prend très mal ; le couple se sépare. En 2005, après des années d’exploration, Monica est prête à s’affirmer. «Je prenais des hormones sur le marché noir, je n’avais plus un poil sur le corps, raconte-t-elle. Un jour, une copine m’a dit de m’accepter moi-même, comme femme. Et je l’ai fait. » C’est à ce moment qu’elle fait son coming out. « Je savais ce que ça impliquait. Il a fallu que je sois en paix avec ça. Je me suis autorisée à vivre ma vie, enfin. Souvent, la personne qui nous fait le plus souffrir, c’est nous-mêmes». Après ce moment charnière, les choses évoluent très vite pour Monica. En 2008, alors qu’elle n’a jamais pris l’avion, elle se rend en Thaïlande pour une chirurgie de réattribution sexuelle. Elle change légalement d’identité, devient conférencière et, depuis 2011, elle assure la présidence de l’ATQ (Aide aux Trans du Québec).

Le parcours de Lucas Charlie Rose, musicien et DJ de 24 ans, est aux antipodes de celui de Monica. Français d’origine, il habite Montréal depuis peu et tente de percer dans le milieu musical. À l’adolescence, il commence à ressentir un inconfort relativement à son identité. «Enfant, dans ma tête, c’était simple, résume-t-il. Les filles avaient les cheveux longs et les garçons, les cheveux courts. Moi, j’avais les cheveux courts, donc j’étais un garçon. Quand ma puberté a commencé, ma mère a dit que je ne pouvais plus aller à la piscine sans haut de maillot. Je n’ai pas compris!» Dès lors, Lucas se sent mal dans sa peau, sans bien comprendre ce qu’il vit. À l’âge de 22 ans, il réussit à identifier la cause de son mal-être. «Rien n’a changé, mais le mot «trans» est venu s’ajouter à ma vie. Ça m’a donné accès à différentes options, mais surtout, j’ai pu trouver une communauté, des gens qui me trouvaient normal.»

Fox Asano a 17 ans. Assigné garçon à la naissance, il affirme haut et fort être une fille dès l’âge de deux ans. «J’ai fait mes recherches, parce que je n’avais jamais entendu parler de ça, se rappelle sa mère Akiko. À l’époque, c’était associé à la maladie mentale, mais nous avons décidé d’accepter que l’enfant s’exprime différemment.» À l’aube du 21e siècle, les organismes de soutien pour enfants trans sont inexistants au Québec. À l’âge de trois ans, l’enfant effectue une transition sociale à la garderie et juste avant son entrée au primaire, son nom est changé légalement pour Mattea. Jusqu’à l’âge de 15 ans, elle s’affirme comme fille. Éventuellement, toutefois, les pressions de se conformer aux stéréotypes de l’hyperféminité lui pèsent. L’ado tourne dès lors le dos au carcan de la binarité des genres. Mattea devient Fox, délaisse le pronom féminin au profit du «they» en anglais et du «il» en français. Ni garçon, ni fille, Fox se désigne désormais comme «agenre».

Pour Lucas, l’idée répandue selon laquelle les personnes transgenres sont prisonnières de leur corps est une invention occidentale. «Quand ils ont colonisé le monde, les Occidentaux ont répandu cette idée. Le seul moyen d’expliquer la situation des gens trans, selon ce narratif, c’est de dire qu’ils sont nés dans le mauvais corps et qu’ils sont forcément mal dans leur peau. C’est un discours raciste et dangereux, qui désavoue les cultures dans lesquelles le genre n’est pas nécessairement binaire. Par ailleurs, en disant que quelqu’un est prisonnier de son corps, on dit implicitement que ce corps n’est pas vraiment le sien, et si ce n’est pas le sien, il appartient à tout le monde.» Lucas, qui a des ancêtres africains, ne sait pas comment se définit le genre dans sa culture d’origine. «Je ne sais pas si dans cette culture-là, j’aurais eu envie de prendre des hormones, par exemple. Si ça se trouve, ils m’auraient considéré comme homme directement, et il n’y aurait pas cette pression d’être super masculin, barbu, musclé.»

Monica, pour sa part, déclare qu’il n’est pas question de renier la personne qu’elle était avant sa transition: «Moi, j’accepte ma vie d’homme, déclare-t-elle ouvertement. Il y en a qui disent que puisque je suis une femme maintenant, je devrais mettre la femme dans toute ma vie. Pour moi, ce n’est pas la vérité. J’ai eu des moments extraordinaires en tant qu’homme. Mon voyage de noces, le chalet à Sainte-Béatrice avec les enfants… Je n’ai pas à renier mon passé.»

Pour Fox, chaque personne a le droit de choisir son propre narratif, et celui-ci n’a pas à être figé, ni à entrer dans une boîte. Trop souvent, il a entendu des adultes remettre en question sa crédibilité: «Il y a des gens qui ne prennent pas les enfants trans au sérieux, parce que c’est un phénomène peu connu, déplore-t-il. C’est encore pire pour les enfants trans qui s’éloignent des normes ou qui évoluent avec le temps. Beaucoup d’adultes ont pensé que ce que je vivais n’était qu’une phase, alors qu’en réalité, je veux seulement ne pas être limité sur la façon dont je dois agir.»

Dépasser les préjugés

Encore aujourd’hui, les personnes transgenres affrontent la discrimination, notamment dans le système de santé. Pour Lucas comme pour Fox, un simple rendez-vous médical peut devenir un chemin de croix. Quand la mention sur la carte d’assurance-maladie ne correspond pas à l’expression de genre, on se heurte souvent à un mur d’incompréhension. Lucas admet ne plus consulter de médecin, à moins d’une urgence. «Quand je vais chez le docteur avec un rhume, on va seulement parler du fait que je suis trans et de ce qu’il y a dans mon pantalon.».

Akiko et Fox se souviennent de difficultés similaires, à l’époque où Fox s’affichait comme fille. «Ils voyaient ma fille, avec les cheveux longs et des robes roses, et lorsque je présentais sa carte, ils m'en demandaient une autre, comme si je m'étais trompée, explique Akiko. Il fallait convaincre la personne à la réception, expliquer la situation devant tout le monde. C’est comme si toutes les règles de confidentialités disparaissaient tout à coup.»

Dans la vie quotidienne aussi, les préjugés peuvent être tenaces. Si les petits camarades de Fox n’ont pas sourcillé quand il a effectué sa transition sociale, certains parents étaient plus réticents. «Il y a eu des menaces et de l’intimidation de la part d’un groupe de parents, se souvient Akiko. Ils avaient peur que ça contamine leur enfant…».

Les adultes transgenres doivent également composer avec l’intolérance. «Il y a quelque chose qui s’appelle le doxing, explique Lucas. Les gens vont chercher des informations personnelles à ton sujet et les publient sur Internet. Je reçois régulièrement des commentaires haineux, il y a des gens qui me disent que je ne devrais pas être en vie. Ce n’est pas tout le monde qui est capable d’endurer ça.»

Impossible de passer sous silence les micro-agressions récurrentes, comme les questions franchement inappropriées que de parfaits inconnus se permettent de poser. Si Monica Bastien prend le temps de leur répondre, elle trouve que certains dépassent les bornes. «As-tu eu l’opération? Est-ce que tes seins sont vrais? As-tu encore des poils? Est-ce que tes organes génitaux fonctionnent? Les gens vont dans l’intimité et à la longue, c’est dérangeant, explique-t-elle. Un jour, j’espère qu’on n’aura plus à parler de ça, qu’on ne sera plus identifié comme homme ou femme à la naissance. C’est l’être humain qui compte.»

Même au sein de la communauté transgenre, il existe une certaine forme de discrimination, par exemple envers ceux qui s’éloignent un peu trop des stéréotypes associés à leur genre ou qui refusent la binarité. Fox explique que certains dénoncent les personnes transgenres qui refusent les clichés: une femme un peu tomboy, un homme amateur de rouge à lèvres, etc. «Certains considèrent Fox comme une transition ratée, s’insurge sa mère. Moi je dis non! C’est une transition qui a évolué vers autre chose. Ça fait sortir les gens de leur zone de confort, ça les met au défi de changer leurs croyances, leurs valeurs.»

Notre société se définit largement par le genre, du langage aux toilettes publiques, en passant par les papiers d’identité.  Ça ne changera pas en claquant des doigts. « Il faut défaire les étiquettes, explique Monica. Il y a une période d’adaptation, mais les décideurs doivent être conscients de ces problématiques. » D’ici à ce que les choses aient changé, on se rappellera que les personnes transgenres courent un risque considérable d’être victimes d’exclusion ou d’agression, ou encore de commettre un suicide. (Source  : site de l’ATQ)

L'importance du soutien

Heureusement, le soutien des proches permet d’affaiblir les risques. Akiko, qui a cofondé l’organisme «Enfants transgenres Canada», admet que les parents d’enfants transgenres résistent souvent au début. «On doit respecter leur rythme et essayer de comprendre d’où vient la résistance, explique-t-elle. Souvent, ils n’ont jamais vu d’enfant trans. Ils pensent parfois que c’est leur faute, ou ont peur que l’enfant soit malheureux. On vient déconstruire ces idées. Oui, il y a encore de la violence, mais on entend de plus en plus d’histoires de succès. Si le parent n’accepte pas, le risque augmente. L’enfant qui essaye de vivre un mensonge va finir par exploser. La plupart des parents finissent par comprendre que ça fait partie de l’identité de leur enfant.»

Pour Monica, la réaction de ses enfants était très importante et, en fin de compte, sa transition lui a permis de se rapprocher d’eux: «Pour ma fille, le plus dur, c’est qu’elle ne s’autorisait pas à m’aimer. Éventuellement, on s’est rapprochées, on a parlé et aujourd’hui, on est très proches. Mon garçon, quand il l’a su, ça l’a libéré. Son test, ça a été de m’amener dans sa gang d’amis, sans dire que j’étais son père. Il s’est bien rendu compte que les gens me trouvaient fine. Maintenant il s’amuse à déstabiliser les gens en disant: «Je te présente Monica, mon père lesbienne». Il est très taquin! » La mère de Monica a fini par l’accepter peu de temps avant de mourir. «Elle était insécure, elle avait des craintes. Trois mois avant sa mort, elle a dit ne plus ressentir aucune tension; j’étais simplement devenue Monica pour elle. Ça a été un énorme cadeau.»

Malheureusement, acceptation et soutien ne sont pas garantis. À ce stade, seuls deux membres de la famille de Lucas l’ont appelé par son nouveau prénom. «Je comprends qu’ils doivent faire le processus, mais ma priorité, c’est moi, déclare-t-il. J’ai passé 22 ans à ne pas être heureux. C’est ma famille et je les aime, mais il faut que je m’habitue à être seul parce que c’est ça, ma réalité.»

Et l'amour, dans tout ça?

Après sa séparation d’avec la mère de ses enfants, Monica a été cinq ans avec une nouvelle conjointe, avant de rencontrer une autre femme, qui l’a accompagnée tout au long de son processus d’acceptation et de transition. «Elle m’a acceptée complètement dans ce que j’étais, se rappelle Monica. Elle m’a dit d’être fière de moi, de ne jamais baisser les yeux.» Cette relation a duré 20 ans.

Au printemps dernier, l’amour croisait à nouveau son chemin, sous les traits de Marie-Ève Couture, directrice générale de l’ATQ, organisme que Monica préside. Les deux femmes filent le parfait bonheur depuis le 17 mai, Journée internationale contre l’homophobie et la transphobie. C’est en travaillant en équipe pour faire avancer la cause qui les passionne toutes deux qu’elles ont appris à se connaître, puis sont tombées amoureuses. Marie-Ève croit que certaines personnes ont de la difficulté à accepter leur union, pour différentes raisons. «Pour certaines personnes trans, il est plus facile d’être en couple avec une autre personne trans qu’avec une personne cisgenre.  Mais l’amour est possible! Nous sommes tous des humains!» Côte à côte, les deux femmes espèrent continuer de combattre les préjugés ensemble encore longtemps.

Lucas, lui aussi en couple avec une femme cisgenre, est du même avis. «Les gens pensent parfois que quand on est trans, on ne peut pas être aimé, explique-t-il. Que les femmes hétérosexuelles veulent juste un pénis. Ce n’est vraiment pas compliqué de trouver des gens que ça ne dérange pas. Quand l’attirance est là, ça se voit. Mais c’est parfois plus difficile de trouver des gens respectueux.»

Regarder vers l'avenir

En 2013, le Québec adoptait le projet de loi 35, qui permet aux personnes trans de changer leur nom et leur mention de sexe sur leurs papiers officiels sans qu’une opération de réattribution soit nécessaire. Ce changement est entré en vigueur récemment. «C’est énorme comme évolution, se réjouit Monica. Avant, on forçait les gens à se faire opérer pour correspondre à ce qu’ils ressentaient à l’intérieur. Ce n’est pas une obligation! Il y a des gens qui le font, d’autres non, d’autres dont le genre est fluide, des queers… Ça permet d’être beaucoup plus libre.» Néanmoins, malgré ces avancées certaines, Monica reconnaît qu’il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. «Les enfants ne peuvent pas changer leur identité avant 18 ans, c’est compliqué à l’école. Les non-citoyens sont exclus aussi. Dans certains pays, il y a des risques graves et c’est difficile d’obtenir un statut de réfugié humanitaire. Il faut continuer la sensibilisation. L’égalité juridique n'est pas encore atteinte.»

À Enfants transgenres Québec, Akiko travaille avec les familles d’enfants transgenres. Elle déplore que les ressources en français soient encore trop rares, même si avec les réseaux sociaux, il est désormais moins ardu de trouver une communauté de soutien qu’à l’époque où Fox était enfant.

Pour Lucas, il est important que les personnes trans qui sont en mesure de militer continuent de le faire. Mais il reconnaît que tous ne sont pas dans la même situation. «Le militantisme ne peut être fait que par les plus privilégiés, croit-il. Il y a des gens qui ne sont pas en mesure de dire qu’ils sont trans, qui craignent d’être violentés, de perdre leur boulot ou leur appartement. Il y a plein de gens qui ont fait leur transition, qui ont changé leur nom, mais qui ne disent à personne qu'ils sont trans.» Si le combat n’est pas encore gagné pour la communauté trans malgré les avancées, on peut espérer qu’à force d’en parler et de montrer des modèles positifs, on vaincra éventuellement les tabous et les préjugés.

Ressources

Rédaction: Jeanne Dompierre
Photo: William Mazzoleni
Vidéo: Jerry Pigeon
Design: Étienne Dicaire
Direction artistique: Marie-Ève Tremblay
Coordination: Katherine Domingue
Intégration: La Grange