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La soirée est (encore) jeune:
Quatre garçons dans le vent

Samedi, 16h. Sur un bout de trottoir du Mile-End, la foule commence déjà à s’agglutiner, un bon moment avant l’ouverture des portes de la brasserie Helm. Le badaud, remarquant l’attroupement, s’interroge. Quel événement suscite donc un tel engouement?

Le non-initié s’étonnera peut-être d’apprendre que c’est l’enregistrement d’une émission diffusée en direct sur les ondes de la radio publique qui déplace ainsi les foules. Disons-le d’emblée, La soirée est (encore) jeune n’est pas une émission de radio comme les autres. Bien plus qu’un talk-show de fin d’après-midi destiné à un public captif d’automobilistes distraits, c’est le 5 à 7 le plus cool en ville.

Les hôtes  de ce party hors-normes sont quatre gars à l’énergie bouillonnante et à l’humour contagieux: Jean-Philippe Wauthier, Fred Savard, Olivier Niquet et Jean-Sébastien Girard. Nous les avons rencontrés autour d’une bière et d’une partie de billard au Fitzroy, sur l’Avenue du Mont-Royal, à quelques semaines du début de la nouvelle saison de l’émission.

Anatomie d'un succès

Pour saisir le phénomène, il convient de retourner quelques années en arrière. Car avant La soirée est (encore) jeune, il y eut Le Sportnographe, émission de radio humoristique conçue par Jean-Philippe Wauthier et Olivier Niquet. Le comédien et ancien Zapartiste Fred Savard y sévissait occasionnellement en tant que chroniqueur. Quand le Sportnographe quitta les ondes de la radio d’État, le trio ne chôma pas longtemps avant de se lancer dans un nouveau projet.

Rapidement, l’idée d’un talk-show d’actualité sans flafla, mais plus baveux que la moyenne, s’est imposée. On se mit alors en quête d’une collaboratrice pour compléter le quatuor. Jean-Sébastien Girard n’avait peut-être pas tout à fait le casting, mais la chimie opérait trop bien pour continuer à chercher plus longtemps. La quatrième roue de ce joyeux carrosse radiophonique, ça devait être lui.

D’abord préenregistrée dans les studios de Radio-Canada et diffusée dans un créneau d’une heure le vendredi soir, l’émission a installé ses pénates au Helm il y a un an. Du même souffle, elle a quadruplé de volume et est passée au direct. Désormais, elle occupe les ondes à l’heure de l’apéro, les samedis et dimanches. Et sa popularité a explosé.

«Quand on a commencé l’année, se remémore Jean-Philippe Wauthier, le bar nous donnait accès à une quarantaine de places. Et on se disait que c’était beaucoup.  Je pensais pas qu’on allait avoir à gérer 100 personnes par jour, des files d’attente…». Souvent, toutes les places sont réservées plusieurs semaines à l’avance.

La réputation de l’émission dépasse les frontières du pays, comme l’a appris Fred Savard à sa grande surprise. «Je suis allé en Europe récemment et j’ai croisé un couple à Paris qui écoute l’émission, qui m’en a parlé. C’est quand même pas pire, pour une émission de radio!»

Jean-Sébastien Girard s’étonne encore de se faire reconnaître en pleine rue. Quant à Olivier Niquet, ses réseaux sociaux sont assaillis par les fans. «Depuis qu’on a changé de case horaire, j’ai plein de nouveaux amis Facebook. Cinq ou six par jour. Je sais même pas c’est qui.»

Qu’est-ce qui explique qu’un talk-show radiophonique fasse l’objet d’un tel engouement? Les gars ont du plaisir derrière leur micro, ça se sent, ça s’entend et c’est contagieux.

La diffusion en direct y est pour quelque chose. «Ça fait des moments intéressants, observe Fred Savard. Ça serait moins bon si on n’était pas en direct. Là, on sent qu’il peut arriver n’importe quoi. Et c’est ça que les gens aiment, sans fausse modestie.» Jean-Philippe Wauthier renchérit: «Pour le public aussi, c’est le fun.  L’ambiance est pas la même, parce que tout le monde sait que ce qui est en train de se passer se passe pour vrai, que ce sera pas coupé, que ça vient d’être lancé en temps réel.»

Dans ces conditions surviennent de véritables instants de grâce, qui n’auraient jamais pu se concrétiser autrement. «C’est arrivé souvent dans la saison passée, rappelle Fred Savard. Il y a un invité qui se pointe pas, pis là on dit en ondes «Venez-vous-en quelqu’un!». Là, quelqu’un arrive, et c’est l’auteur des Parent, Jacques Davidts, qui demande sa blonde en mariage. Elle n’était pas au courant. Ça fait vraiment des bons moments.»

Le succès de l’émission se transpose aussi sur les médias sociaux. Les gars sont les premiers à s’étonner de l’ampleur des phénomènes qu’ils provoquent. «On lance une demande, une idée de même vers le public et on reçoit des centaines de réponses, s’émerveille Jean-Philippe Wauthier. On niaisait avec les Olivier, parce qu’on n’était pas sélectionnés et on a demandé aux gens d’écrire une lettre à l’Association des professionnels dans l’industrie de l’humour, pour expliquer pourquoi l’émission devrait être en nomination. Des centaines de lettres ont été envoyées!»

Malgré l’apparente anarchie qui y règne, chaque collaborateur a un rôle à jouer dans cet écosystème radiophonique. Fred Savard fait figure d’éditorialiste, l’actualité de la semaine servant de point de départ à son billet d’humeur. Olivier Niquet se penche lui aussi sur l’actualité, surtout celle des médias et du monde sportif, mais son angle d’attaque est différent. Jean-Philippe Wauthier compare le travail de son collègue à celui de l’Américain Jon Stewart, ce qui n’est pas un mince compliment. «C’est beaucoup Olivier qui déconstruit le discours ambiant, le discours hebdomadaire. Il fait une vigie de ce qui se passe dans les médias et il raconte une histoire à partir du sujet principal de la semaine. C’est une grosse job.»

Fou du roi, homme à tout faire à la répartie cinglante, Jean-Sébastien Girard a de multiples talents, qui vont de la cuisine à base de Cheez Whiz à la critique théâtrale. Lui-même se décrit comme la «bitch de service». On ne va pas le contredire…

Le dernier, mais non le moindre, c’est Jean-Philippe Wauthier, l’animateur dont la chevelure luxuriante est presque plus célèbre que lui-même. Il agit comme le chef d’orchestre de La soirée. Son rire sonore et contagieux est pratiquement devenu l’une des signatures de l’émission.

À l’exception d’une réunion hebdomadaire, les gars travaillent chacun de leur côté. «On se surprend beaucoup entre nous, parce qu’on connaît pas tant que ça le matériel des autres, explique Jean-Philippe Wauthier. Quand on rit, on ne feint pas de rire. C’est sincère! Chaque semaine, il y a plein d’affaires auxquelles j’ai hâte. J’ai hâte de savoir ça va être quoi l’ouverture de Jean-Sébastien. J’ai hâte au Vu/Pas vu. Les sports avec Oli, c’est toujours un must. Fred, je me demande s’il va être là cette semaine… Plein d’affaires comme ça.»

Quand on ne vaut pas une risée...

On s’esclaffe souvent pendant La soirée, et tout le monde peut devenir le dindon de la farce, des animateurs eux-mêmes au public, en passant par les invités. «C’est plus facile de rire des autres quand on peut rire de soi, croit Fred Savard. Les invités qu’on reçoit se prêtent au jeu. Ceux qui se prennent trop au sérieux ne vont pas sortir gagnants.» Jean-Philippe Wauthier approuve: «On s’amuse! Tu achètes ou pas, tu embarques ou pas dans le bateau.»

Les saillies tombent sans égards à la position de leur cible sur l’échiquier politique. «Un conservateur ne se fera pas rentrer dedans plus qu’un libéral, assure Fred Savard. On essaye d’être équitables, même si les auditeurs pensent que non.» Jean-Philippe s’en amuse: «En fait, c’est drôle, on se fait traiter de péquistes, de libéraux… On se fait traiter de tout, alors qu’on n’est rien. Sauf Fred, là, qui est pour le Parti Vert...»

Certains ont déjà exprimé des réserves à l’idée d’être reçus à l’émission. Pourtant, estime l’animateur, les invités n’ont aucune raison d’avoir peur. «C’est pas un affront non plus. Pourquoi tu as peur de venir? Ils me demandent si je vais être méchant avec eux… Je réponds qu’on n’est pas méchants avec les gens! On rit, mais c’est pas épeurant! C’est plutôt: embarques-tu dans notre gang, qu’on joue?»

Une fois à la table, pinte de bière en main, les invités entrent volontiers dans la danse. «C’est un privilège d’avoir ces gens-là, qui viennent à l’émission, restent pendant deux heures et aiment ça!», se réjouit Fred Savard. Happés par l’ambiance, les invités lâchent leur fou et c’est jouissif. Au micro de La soirée, les tabous tombent facilement: on peut entendre, incrédule, des blagues de théâtre salaces (mais cultivées, tout de même) dans la bouche de Michel-Marc Bouchard ou assister à la prestation d’un Jean-François Lisée complètement déchaîné, aux côtés duquel les quatre complices font presque figure de straight men.

Quels invités préfèrent-ils recevoir? Jean-Philippe Wauthier admet avoir un faible pour les politiciens. «J’en recevrais plus souvent, mais c’est difficile le weekend. Il y a plein de politiciens qui ont un sens

Quels invités préfèrent-ils recevoir? Jean-Philippe Wauthier admet avoir un faible pour les politiciens. «J’en recevrais plus souvent, mais c’est difficile le weekend. Il y a plein de politiciens qui ont un sens de l’humour, qui sont pas plates. Pas un Jean-Marc Fournier, évidemment… Mais il y en a d’autres qui des fois, chez nous, oublient qu’ils sont des politiciens aguerris. C’est le fun de les voir sous un autre éclairage. On n’est pas chez Anne-Marie Dussault.»

de l’humour, qui sont pas plates. Pas un Jean-Marc Fournier, évidemment… Mais il y en a d’autres qui des fois, chez nous, oublient qu’ils sont des politiciens aguerris. C’est le fun de les voir sous un autre éclairage. On n’est pas chez Anne-Marie Dussault.»

Parmi les coups de cœur de la bande, il y a Gérard Deltell, «un ami de l’émission», Thomas Mulcair, Amir Khadir, Raymond Bachand, Luc Ferrandez, Bernard Drainville, Jean-François Lisée… Les allégeances des uns et des autres sont effectivement très variées. Il faudrait être de mauvaise foi pour prétendre qu’un quelconque jupon dépasse ici.

Il y a aussi ces invités d’honneur, véritables chouchous de l’émission, que les gars ne se lassent pas de recevoir. «Parfois on fait des découvertes, dit Jean-Sébastien Girard. Il y a des gens formidables, qu’on aurait soupçonnés d’être seulement des invités ordinaires parmi d’autres et qui finalement se prêtent tellement bien au jeu qu’on veut les garder! C’est comme ça qu’ils deviennent des invités d’honneur.»

Parmi ces heureux élus, il y a Louise Deschâtelets, Micheline Lanctôt, Gildor Roy et Marc Messier, entre autres. L’animatrice Christiane Charette occupe une place de choix au Panthéon de La soirée, comme l’explique Jean-Philippe Wauthier: «Quand on a commencé, Christiane nous a beaucoup conseillés dans le direct, elle nous a aidés à établir ce show-là. Et chaque fois qu’elle vient, c’est une joie de l’avoir avec nous.»

Et ce qui les fait rire, eux?

Si l’envie vous prend de faire rire les gars de La soirée, levez-vous de bonne heure! Ils ont des goûts précis, et leurs préférences se reflètent bien sûr en ondes. «Ce qui me fait rire, c’est notre émission, notre type d’humour, avoue Fred Savard. Sinon, je trouve que ça ne va jamais assez loin. J’aime l’humour intelligent, il faut qu’il y ait un propos. Si c’est juste des anecdotes, ça ne m’intéresse pas. Je ne nous réécoute pas, là, mais c’est ce style-là que je ne retrouve pas ailleurs, que je fais avec ma gang de tannants.» Quelques classiques trouvent quand même grâce à ses yeux: Ding et Dong, Yvon Deschamps, Pierre Desproges, Woody Allen.

Jean-Sébastien Girard, pour sa part, craque pour l’humour absurde, celui des Appendices en tête. «Eux me font vraiment rire, de façon sonore. Je LOL vraiment beaucoup. J’aime l’humour qui est tout le temps sur la limite, j’aime l’humour qui va loin. Le malaise me fait profondément rire dans la vie de tous les jours. L’excès, l’absurde.»

Olivier Niquet penche plutôt du côté des talk-shows américains à la Daily Show et des séries comme Veep, avec la magistrale Julia Louis-Dreyfus. Ce qui se fait ici, c’est moins sa tasse de thé. «J’aime beaucoup Les chefs, mais c’est pas drôle», conclut-il à la blague.

Jean-Philippe Wauthier est lui aussi séduit par l’humour américain intelligent, un peu grinçant. «Je repensais à Louis C.K. que j’aime beaucoup et qui fait un peu dans l’anecdote, mais en fait, il parle d’un malaise et l’explique. J’étais un gros fan de Stephen Colbert jusqu’à ce qu’il arrête, je trouvais son écriture géniale. Même chose avec les Family Guy. Ils vont loin, mais c’est drôle! C’est hot de dépasser les frontières, d’entendre des gens dire des choses qui n’ont pas de bon sens. Au Québec, je suis allé voir le show de Louis-José Houde, qui est excellent. Les beaux malaises de Martin Matte, j’aime ça.»

La rançon de la gloire

À force de rire de tout, on finit par se frotter à des adversaires qui ne partagent pas le même sens de l’humour. L’émission s’est retrouvée au cœur d’une tempête médiatique au printemps dernier, lorsque les propos de Jean-Sébastien Girard concernant la ville de Québec ont soulevé les passions, notamment chez les forts en gueule des radios privées, toujours friands de controverse. Les hostilités sont-elles ouvertes? Jean-Philippe Wauthier recommande de prendre tout ça avec un grain de sel.

«On rit de tout le monde. Si tu trouves pas ça drôle, embarque pas. Être capable de rire de soi, c’est une grande qualité. On est un bon punching bag, mais c’est de bonne guerre. Nous on fait des affaires qu’on trouve plus intéressantes qu’eux [NDLR: les animateurs des radios de Québec], et eux font des affaires qu’ils trouvent plus intéressantes que ce qu’on fait.»


De la radio à la télé


À l'automne 2015, La soirée a pris vie au petit écran, sur les ondes d'ICI ARTV. Pour Jean-Philippe Wauthier, il n'était pas question de modifier la formule pour autant. «Les gens qui nous regardent vont voir comment ça se passe sur place. Il y a peut-être encore plus de gens qui vont vouloir assister à l’émission. Ça demeure une émission de radio à la télé, mais on va essayer de s’amuser avec un réalisateur plus jeune, un producteur plus jeune. Je pense que ça va être cool!»

Leur attachement à la radio, qui permet une liberté que la télévision offre rarement, est tangible. «Chez moi, la radio est toujours allumée, confie Fred Savard. Quand j’étais petit, je rêvais de faire de la radio. Il y a une proximité avec les auditeurs, une intimité… C’est pour ça que ce show-là fonctionne. À la radio, les gens sont capables d’en prendre plus. C’est un média de proximité qui, au-delà d’Internet et de tout ce qui se passe, va toujours être vivant.»