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Info,
sexe et
mensonges

Carte blanche à Marc Labrèche

De l’Italie à la Nouvelle-Zélande, en passant par la France et la Corée du Sud, Marc Labrèche a pratiquement fait le tour du monde au cours des trois dernières années.

Son rôle dans la pièce «Les aiguilles et l’opium», chef d’oeuvre revisité deux décennies après sa création par le génial Robert Lepage, l’a entraîné aux quatre coins de la planète, après avoir conquis le public québécois.

Or, apparemment, les voyages ne forment pas que la jeunesse. D’un long-courrier à l’autre, le comédien a eu tout le loisir de méditer sur ses projets futurs. Que faire après la tournée, quand le plaisir d’incarner Cocteau et Lepage sur les planches ne serait plus qu’un souvenir? Le désir qui l’a frappé était sans équivoque : celui de retourner à la télévision, un médium qu’il aime et qui le lui rend bien. «J’avais envie de raconter des histoires à la caméra, aux gens, explique-t-il. C’est ce que je préfère faire à la télé, plus encore que de jouer des sketchs. J’aime l’idée d’un faux bulletin de nouvelles, ou plutôt d’un vrai bulletin satirique. L’actualité est un creuset sans fond d’inspiration pour faire de la satire.» C’est ainsi qu’Info, sexe et mensonges, qui prend les ondes cet automne, a commencé à mijoter.

De retour à Montréal,

De retour à Montréal, Marc Labrèche organise une rencontre avec Guy Villeneuve et Nesrine El Ayoubi de chez Fairplay, un duo de producteurs qu’il «adore», selon ses propres mots. On met une équipe sur pied, le projet prend forme. Pour occuper la position cruciale de chef-auteure, Marc Labrèche fait appel à une de ses collaboratrices de longue date, Rafaële Germain, qui l’accompagne d’un projet à l’autre depuis la fin du siècle dernier. «J’adore travailler avec elle, s’exclame-t-il. Je la trouve pertinente et allumée, et elle connaît ma musique.»  

D’abord préposée aux costumes sur la mythique quotidienne d’actualité satirique La Fin du Monde est à 7 heures, puis recherchiste sur Le Grand Blond avec un show sournois, Rafaële a fait ses premières armes en tant qu’auteure quand on lui a proposé de remplacer au pied levé un auteur démissionnaire sur cette émission. Elle s’est jetée à l’eau. Par la suite, elle sera de l’aventure 3600 secondes d’extase, puis de celle des Bobos.

L’auteure jonglant toujours avec d’innombrables projets, Marc a dû user de persuasion, mais elle a fini par plonger avec enthousiasme. «Quand ça s’est réellement défini l’été dernier, ça m’a vraiment tenté, se souvient Rafaële. Le côté éditorial comique, c’est quelque chose qui m’a toujours plu, et ça manquait à la télé québécoise. Bien sûr, on a déjà fait de faux bulletins de nouvelles, mais avec Info, sexe et mensonges, on a plus de temps pour monter les dossiers.» Plus de temps, certes, mais aussi une liberté presque infinie. Après avoir fait ses preuves maintes fois et gagné l’amour indéfectible du public, le tandem Labrèche-Germain a assurément mérité la confiance des producteurs. Pour ce nouveau projet, ils ont pratiquement eu carte blanche.

La liberté, c’est stimulant, mais ça peut parfois donner le vertige. «Pour un show télé, tu ne peux pas partir dans toutes les directions, explique Rafaële. Réinventer la roue, ce n’est jamais une bonne idée; les meilleures idées sont souvent les plus simples. »

L’ancienne étudiante en littérature française évoque cet exercice qu’un professeur de création littéraire avait un jour assigné à sa classe à l’université : écrire un texte sur un sujet libre. À la maison, devant leur page blanche, les étudiants avaient saisi l’ampleur du défi, presque un cadeau empoisonné. « With great power, comes great responsibility, blague Rafaële en faisant référence à Spiderman. With the carte blanche comes ben de la job. Ça nous a permis de ciseler exactement le show qu’on voulait faire, mais c’était beaucoup d’ouvrage au début. »

Le côté éditorial
comique, c’est quelque
chose qui m’a toujours
plu, et ça manquait à
la télé québécoise.
Rafaële Germain

Style libre

Alors, concrètement, ça ressemblera à quoi, Info, sexe et mensonges? « Ça se passe en studio, il y a un public et un pupitre. Je suis assis là et je parle aux gens, résume Marc. Il y a deux ou trois sujets par épisode, dont un qu’on va couvrir de façon plus étendue, avec beaucoup de visuels, parfois des invités, mais toujours sous la forme d’une histoire.»

Le créateur à l’énergie bouillonnante précise que rien n’est impossible. « On s’ennuierait si on faisait toujours la même chose! En fait, c’est une plateforme où l’on s’est donné le plus de liberté possible. En soi, raconter une histoire suffirait peut-être, mais rien ne nous empêche de sortir du studio et d’aller faire des entrevues ailleurs. Si on a envie de rencontrer des invités, une semaine, parce que ça s’y prête, on va le faire. Si un jour, une émission est plus chantée que parlée… bon, je ne dis pas qu’on va aller jusque là, mais tout est possible! ». L’émission comprendra également un segment «variétés», où toutes les excentricités seront permises.

Le public connaît bien l’impressionnante galerie de personnages de Marc Labrèche. Certains d’entre eux feront-ils des apparitions?  «Tout est possible, avance-t-il, mais je n’ai pas une volonté systématique de faire des sketchs à tout prix, parce que je ne veux pas revisiter des pays que j’ai déjà visités maintes et maintes fois. Je ne me ferme à rien, à ce stade, mais on n’en fera pas systématiquement, ce ne sera pas une habitude.»

L’actualité
est un creuset
sans fond
d’inspiration
pour faire
de la satire.
Marc Labrèche

La liberté...
de tout dire?

Du sport à la géopolitique en passant par l’économie, la culture ou les dérives parlementaires, l’équipe d’Info, sexe et mensonges est prête à explorer tous les territoires. Y a-t-il des sujets qu’il est plus sage de laisser de côté? «En théorie, je ne crois pas, avance Marc. Mais ce n’est pas intéressant de tout dire non plus. La liberté, ce n’est pas d’avoir une licence pour tout dire, mais bien de faire les meilleurs choix pour essayer de parler de façon personnelle et pertinente de ce dont on a envie de parler.»  En vrac, il donne quelques pistes, hypothétiques ou avérées, de thèmes qui pourraient bien se retrouver à l’émission : les grandes familles riches du Québec, l’exploitation des travailleurs agricoles étrangers, le fonctionnement des Gémeaux, le volontourisme, le côté maniaco-dépressif des fans du Canadien de Montréal, la folie du jogging… tout un programme!

Faire rire les gens tout en les éduquant sur des sujets sérieux et parfois choquants, c’est un défi de taille. Rafaële reprend l’exemple des travailleurs agricoles étrangers. «Ce n’est pas drôle, ce sont des Guatémaltèques qui viennent ici et sont maltraités, s’indigne-t-elle. Mais on est capable de faire un texte où l’information se tient, où on dénonce des choses graves, mais où on rit aussi. Oui, on rit jaune un peu, mais des fois on rit franc. C’est stimulant d’essayer d’être drôle en disant les choses telles qu’elles sont.»

L’humour serait-il donc la seule façon d’intéresser le public à ces dossiers chauds? Selon Rafaële, ça ne peut certainement pas nuire. « Utilisé à bon escient, l’humour permet de passer des messages de façon plus percutante. Si tu dénonces quelque chose, il y a des gens que ça n’intéressera pas. Mais si tu les fais rire un peu jaune à la fin, ils se poseront peut-être quelques questions. Ça frappe plus l’imaginaire. »

Pour Marc, l’humour est un mode de communication au même titre que les autres, ni meilleur, ni pire. « L’humour, ça veut dire mille affaires. Il y en a des plus fantaisistes, plus trash, plus poétiques, plus triviaux… Moi, à partir du  moment où quelqu’un me parle honnêtement, avec son intelligence et sa sensibilité, je vais prêter l’oreille et être intéressé.» Quand on lui fait remarquer que l’humour semble parfois omniprésent dans notre société, il rappelle que ce n’est pas un phénomène nouveau pour autant: «L’humour dans la satire sociale existe depuis les fous du roi. Je ne pense pas que ce soit plus nécessaire aujourd’hui qu’il y a 10, 20 ou 50 ans. C’est normal qu’avec la prolifération des tribunes publiques il y ait de plus en plus de gens qui s’y mettent. »

La rigueur
avant tout

Une chose est sûre, amuser la galerie, ça ne suffit pas. L’information qui sous-tend les textes satiriques d’Info, sexe et mensonges est rigoureusement vérifiée. Le plus important, ce n’est pas de faire rire, mais de dire vrai. Et il y a au sein de l’équipe des gens qui veillent au grain, à commencer par les recherchistes, qui fignolent des dossiers très riches et soigneusement documentés, obligeant les auteurs à faire des «choix tragiques», aux dires de Rafaële.

À l’écriture, la chef-auteure est accompagnée d’un duo complémentaire à souhait. Sébastien Ravary, un auteur formé à l’École nationale de l’humour qui a notamment travaillé sur Le Nouveau Show, et Mathieu Charlebois, un journaliste à la plume acérée, qui sévit déjà dans les pages de L’Actualité. «L’écriture se fait à trois, précise Rafaële. Avec Mathieu, on construit la structure de ce qu’on veut dire, après on écrit les textes, puis Sébastien ajoute des punchs et fait en sorte que le texte prenne vraiment une vie et une texture. Après, on fait des lectures avec Marc, et il dit des choses comme “Si j’étais dans une montgolfière pour le dire?”. Bon, j’exagère, mais il arrive tout le temps avec une idée, folle mais le fun.» Le rôle de Rafaële consiste d’ailleurs en grande partie à faire le pont entre l’équipe et Marc.  «Je crois que Marc est venu me chercher parce que ça le rassurait beaucoup. Ça fait vraiment longtemps que je travaille avec lui, je sais exactement comment il fonctionne, je connais son ton. Il voulait avoir quelqu’un qui le comprenne bien, avec qui il est à l’aise de dire ses inquiétudes. Il est hyper-créatif aussi, c’est une boîte à idées; toutes les idées sont le fun, mais il faut faire le tri. C’est aussi à moi de faire ça.»

Le journaliste Yves Boisvert, enrôlé par la production à titre de consultant au contenu, est devenu un collaborateur inestimable. «Il a une culture de tout, c’est merveilleux, s’enthousiasme Rafaële. Il sait tout et c’est un excellent vulgarisateur. Il nous aide à aligner nos textes et pendant la lecture, il pointe les dangers, les écueils potentiels. Avec lui et Mathieu, la démonstration devient solide, il n’y a aucun loose end, on met les choses en contexte de façon limpide.» La mauvaise foi, la médisance et les coups en bas de la ceinture ne seront pas au rendez-vous : on est là pour exposer les faits, pas pour les déformer, ni pour dire aux gens comment penser.

Cette rigueur s’accompagne d’ailleurs d’une volonté de rester relativement neutre sur l’échiquier politique. «On veut que l’émission ait une couleur, explique Rafaële, on veut avoir un propos, mais on ne veut pas une couleur engagée. Ce n’est pas Marc qui va monter aux barricades, ce n’est pas sa personnalité du tout. Exposer des énormités, oui, mais sans dire au monde de quel côté voter. On ne peut pas commencer à endosser des partis ou quelque chose comme ça. Mais si le gouvernement fait quelque chose de complètement grotesque, on veut pouvoir se permettre d’en parler. L’idée c’est d’être critique de l’absurdité du monde, et on s’entend, des énormités, il y en a de tous les bords.»

Alors que l’émission qu’il mûrit et peaufine depuis plusieurs années s’apprête enfin à prendre son envol, Marc Labrèche a-t-il un peu le trac? Il a surtout très hâte que le public découvre Info, sexe et mensonges.  «C’est le genre de show qui se construit avec le public. Je ressens de l’excitation et de la fébrilité, bien plus qu’un trac paralysant. Un moment donné, il faut le faire, il faut aller en ondes. Le moment le plus exaltant, c’est quand ça se passe.»