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Dissipons d’emblée un léger malentendu: contrairement à ce que vous imaginez peut-être, le nouveau magazine culturel Esprit critique ne sera pas consacré à la critique… ou du moins, pas uniquement. Le journaliste Marc Cassivi, principal instigateur du projet, précise: «Ne vous attendez pas à un magazine de critique de A à Z, ce n’est pas ça du tout. C’est une émission où il y aura principalement des débats et des discussions. On va brasser des idées!» On n’y verra pas de reportages et encore moins de tapis rouges, mais plutôt des entretiens en profondeur et des joutes verbales enflammées. Et, à travers tout ça, on réservera bien sûr une certaine place à la critique proprement dite.

Lorsque l’émission a été annoncée en grande pompe au printemps dernier, l’accueil a été très favorable. Il y avait apparemment une soif généralisée de critique culturelle au petit écran. «Ce qui m’a vraiment étonnée, se remémore Rebecca Makonnen, c’est à quel point tout le monde a vraiment insisté sur le mot «critique» et salué son retour à la télévision après une longue absence. Ça a généré une forme de débat sur l’état de la critique au Québec: les artistes sont-ils prêts à se faire dire les vraies choses ? Sommes-nous trop complaisants ? Ça, je n’avais pas vu ça venir.»

Marc Cassivi se réjouit de ce départ positif. «J’ai trouvé très encourageant qu’il y ait un intérêt, parce qu’on entend toujours dire que les shows culturels n’intéressent personne, à part deux pelés et trois tondus. Même si on sait que ce n’est pas Les dieux de la danse en termes de potentiel de cotes d’écoute, on veut le rendre assez intéressant pour que ceux qui ont des préjugés sur les émissions culturelles puissent voir que ce n’est pas un magazine plate ou une liste d’épicerie. Je pense que l’émission pourra rejoindre les gens qui n’ont pas vu la pièce ou le film, qui n’ont pas écouté le disque, mais qui s’intéressent à la culture.»

La réflexion autour d’Esprit critique ne date pas d’hier. Les premières graines ont été semées il y a quelques années par Dominique Chaloult, qui a suggéré à Marc Cassivi de lui proposer un concept d’émission. Le critique de La Presse a rapidement eu l’idée de s’entourer de Rebecca Makonnen et Fabien Cloutier. «Dès le départ, il y avait ces noms-là. Alors j’ai rencontré Rebecca et on est allés manger des sushis sur la rue Bernard. Parce que Rebecca vient d’Outremont et que je voulais la mettre en confiance.» Le ton est donné.

Pourquoi avoir jeté son dévolu sur la pétillante animatrice, qui abreuve nos oreilles de bonnes chansons chaque matin sur les ondes d’ICI MUSIQUE? «J’avais envie qu’il y ait une confrontation. Ça a un peu commencé sur Twitter. Rebecca est une des rares personnes qui soient capables de me remettre un peu à ma place. J’ai aussi pensé à elle parce que je sais qu’elle a une sensibilité pop plus affirmée que la mienne.»

Quant à l’auteur et comédien Fabien Cloutier, c’est sans fausse modestie qu’il décrit son propre apport à l’émission: «Moi, mon rôle, officiellement, c’est de rendre ça meilleur, déclare-t-il, un peu pince-sans-rire. Et aussi de faire des blagues pendant les réunions.» On comprend qu’il agira un peu comme l’ingrédient-mystère, celui qui rendra la recette vraiment spectaculaire. Si Fabien devait au départ demeurer un peu en retrait, au fil des réunions et des brainstorms, il est devenu partie intégrante du trio.

La force de l’équipe d’Esprit critique doit beaucoup à la complémentarité de ceux qui la composent. Pour caricaturer à l’extrême, ils affirment à la blague que Marc est le «snob», Rebecca, la «populaire», et que Fabien les rejoint à mi-chemin en jouant l’«avocat du diable». Cerbère du gros bon sens, il n’hésitera pas à remettre ses deux collègues à leur place au moment opportun.

Fabien est convaincu que ses interventions seront bénéfiques pour l’image de Marc Cassivi, puisqu’elles contribueront à l’humaniser. «Le fait qu’il rie de temps en temps, que je sois capable de le ramasser et qu’il trouve ça drôle… je pense que ça va aider les gens à l’aimer.» Comme le dit si bien l’expression consacrée: quand on ne vaut pas une risée, on ne vaut pas grand-chose.

«Rebecca et moi avons une formation en journalisme, rappelle Marc. Fabien, c’est le regard de l’artiste. Il peut aussi poser un regard critique sur nous. C’est un peu le chien de garde, à la fois du public et des artistes. C’est intéressant, parce qu’il porte à la fois le chapeau du gars qui gagne des prix, celui du gars qui monte un one-man-show, du comédien, de l’auteur… Ça apporte un équilibre.»

Les divergences d’opinions et les goûts éclatés des trois collaborateurs permettront à Esprit critique d’aborder un vaste éventail de sujets. Pas question de se censurer, d’ériger des frontières rigides ou de se fermer des portes. Marc Cassivi promet qu’on ne se cantonnera ni aux formes d’art élitistes ni à la culture pop; on ira volontiers puiser à différentes sources. Fabien Cloutier reprend la balle au bond, facétieux: «Il faut aussi aller vers les gens qui n’ont pas de goût.» Nous voilà rassurés.

L’émission se penchera donc sur toutes sortes de formes de création et de phénomènes culturels, sans discrimination, quitte à déborder du champ de la critique proprement dite. «Je pense qu’à la base, la critique s’intéresse à l’art, aux arts, dit Marc Cassivi. On peut apprécier le divertissement, mais quand on doit faire une critique, on préfère qu’une œuvre ait de la matière. Avec Esprit critique, on va aller au-delà de ça, on ira autant dans le divertissement que vers des choses plus denses.»

Les trois acolytes n’adhèrent guère à l’idée que pour trouver grâce aux yeux de la critique, une œuvre doive nécessairement être rébarbative aux yeux du «vrai monde». Par ailleurs, leurs préférences personnelles étant plutôt hétérogènes, chacun admet avoir beaucoup à apprendre des deux autres. «Tout à l’heure, révèle Rebecca, j’ai conseillé à Marc un auteur éthiopien dont il n’avait jamais entendu parler, Dinaw Mengestu, qui a gagné plusieurs prix. En même temps, j’adore Taylor Swift. Marc, pour sa part, est incapable de fredonner une chanson de Taylor Swift, mais il adore l’œuvre d’Abdellatif Kechiche. Moi, je suis tout juste capable de prononcer son nom. À mon avis, il y a de tout pour tout le monde. Je n’aime pas l’expression «plaisir coupable». Pourquoi serais-je gênée d’aimer ça, Taylor Swift? C’est bon, c’est bien fait…»

Esprit critique accueillera régulièrement sur son plateau des personnalités issues du milieu culturel, qui seront appelées à participer aux débats, à se prononcer sur différentes problématiques. «Les artistes ont des antennes sur la société, croit Marc Cassivi. Ils absorbent beaucoup de choses et ont souvent un discours intéressant. J’ai envie de les entendre sur autre chose que leurs œuvres. Je comprends que les artistes aient envie de parler de leur création, mais il y a plein d’autres endroits où ils le font. Et je pense qu’une façon de se démarquer, c’est de les amener dans des débats qui touchent plutôt des questions de société.  »

À l’ère des tapis rouges et du contenu commandité, de l’autopromotion à tout vent et de la dictature du «like», alors que n’importe qui peut s’exprimer publiquement sur tout et n’importe quoi, comment se porte le métier de journaliste culturel ? Il semble qu’il ne s’en sorte pas complètement indemne. «Le journalisme culturel a mauvaise presse, probablement avec raison, estime Marc. Ça s’est dilué de toutes sortes de façons. Il y a des entreprises de divertissement qui ont intérêt à ce que les journalistes travaillent plus ou moins selon des standards établis et acceptent des cadeaux.»

Bien que détentrice d’un baccalauréat en journalisme, Rebecca se considère désormais davantage comme une animatrice et une curatrice de contenu que comme une journaliste. À ses yeux, les médias sociaux ont complètement changé la donne  dans la dernière décennie: «Ça devient flou, tu deviens une personnalité. Il y a certaines choses que je fais un peu à reculons, publier certaines photos sur Instagram, par exemple. Mais en même temps, si j’ai 37 000 abonnés sur Twitter et que j’ai envie de leur dire en 140 caractères d’aller voir un documentaire sur la scientologie qui m’a sidérée, j’en profite. Peut-être que ça se rendra à quelqu’un, que ça servira.  » Elle aussi a parfois l’impression que la critique est un peu diluée dans le flot médiatique ambiant. «Parfois, je lis quelque chose et je me dis que ce n’est pas de la critique, c’est un papier d’appréciation… mais ça passe quand même pour de la critique. Avec les réseaux sociaux, tout le monde a son opinion et tout le monde a le droit de la véhiculer. Parallèlement, les gens ne savent plus quoi faire pour se démarquer, entre tous les stunts spectaculaires.»

En ce qui concerne la critique au Québec, Marc concède qu’il la trouve un peu complaisante. «Parce que c’est un petit milieu et que les gens se recroisent. J’ai l’impression qu’on ne dit pas toujours le fond de sa pensée et je trouve que ça n’aide pas nécessairement les artistes. Si on reste dans des discours un peu tièdes, on ne fait pas tellement avancer les choses. Quand on est franc au moins, les artistes ont le vrai son de cloche. On dit souvent que, dans les classements d’étoiles, il y a une demi-étoile «Qualité Québec» et je pense que c’est vrai.»

Rebecca  suggère qu’il y a deux côtés à la médaille et qu’il n’y a pas assez de critiques constructives, mais qu’en même temps, les artistes sont souvent réticents à accepter la critique… ceci expliquant peut-être cela. Fabien Cloutier semble agacé par l’idée même de «critique constructive», en ce qui a trait à la création artistique. «Tu travailles longtemps sur quelque chose, tu as du monde autour de toi, des créateurs. Et tu as quelqu’un qui vient un soir et qui te dit que peut-être, tu pourrais aller dans une autre direction. Tu l’as vu UNE fois, ça fait trois ans que je travaille dessus. Dans ta tête c’est peut-être constructif, mais moi je n’ai pas envie de construire avec ça. Le bout de construction, je le fais avant. Mon temps de création est assez long pour ça. Pour moi, la critique constructive, ça reste l’opinion d’une personne.»

Il demeure que les critiques sont investis d’une réelle responsabilité. «C’est quand je travaillais sur C’est bien meilleur le matin que j’ai pris conscience du pouvoir des mots, se souvient Rebecca. Quand tu réalises que ce que tu as dit à 6h15 se retrouve imprimé dans La Presse le lendemain à côté de la pub d’un spectacle… Moi, je me prenais au sérieux, là.»

Dans un monde où le budget des ménages consacré à la culture est dérisoire, le critique agit comme curateur et il a bel et bien du pouvoir. «On sent qu’il y a un public qui suit certains critiques, dit Fabien Cloutier. Chaque critique a sa faune. Si Mme Grimaldi aime ça et dit qu’il faut y aller, dans l’heure qui suit les ventes de billets vont augmenter, parce qu’il y a des gens qui n’attendent que le commentaire de Mme Grimaldi pour prendre une décision.» Si certains critiques ont des adeptes inconditionnels, d’autres sont plutôt utiles à leurs détracteurs, comme l’explique Marc, sans la moindre ironie: «Moi, je sais qu’il y a plein de gens qui ne m’aiment pas ; si je dis que j’adore quelque chose, par exemple un film de Kechiche, ils n’iront pas le voir. Ça sert à quelque chose, je viens de leur éviter de perdre deux heures de leur vie…»

Tous trois sont d’accord sur un point: en tant que consommateur de culture, on a tout à fait le droit de faire fi de la critique! Parce que cette voix diffuse qui abat impitoyablement sa sentence sur l’art n’a pas la science infuse. Le jour de notre rencontre, on apprenait que Fabien Cloutier s’était vu décerner le prestigieux Prix du Gouverneur général pour la pièce de théâtre Pour réussir un poulet. Or, ce texte primé avait été bien malmené par la critique au moment de sa création. Il arrive donc, ô surprise, que la critique fasse fausse route ou du moins que tous ne partagent pas son avis.

Artistes en herbe frustrés dans leurs aspirations, les critiques? Si Rebecca admet candidement son rêve d’être une rock star, Marc se défend bien d’avoir de telles velléités. Il se reconnait plutôt dans un autre cliché, celui du critique éternellement pessimiste, qui ne sait voir le verre qu’à moitié vide. Il s’en amuse: «Parfois, je dis à la blague que ma mauvaise foi, ma mauvaise humeur et mon côté chiâleux, je les ai canalisés dans une profession: je suis devenu critique. Je pense que pour beaucoup de gens, c’est la même chose. Tu as une opinion sur tout et c’est à la limite du tolérable, alors tu utilises ça et tu en fais une job, où tu es payé!» Si tout le monde parvenait à mettre ses petits travers au service d’une occupation utile et lucrative, le monde se porterait sans doute un peu mieux, n’est-ce pas?