Pour une expérience optimale,
utilisez la plus récente version de Chrome, Firefox, ou Internet Explorer.

La vie littéraire
de Claudia Larochelle

Dans le bureau exigu que Claudia Larochelle partage avec Artémise, sa chatte de 14 ans, un buste de St-Jean-Baptiste trône en hauteur, presque intimidant. Dans cet environnement plutôt dépouillé, il surprend. « Il était là quand on a acheté il y a un an et demi et les propriétaires précédents m’ont dit de ne pas y toucher, pour ne pas briser l’esprit de la maison. Je suis un peu superstitieuse, ésotérique sur les bords. J’ai décidé de le laisser là. Il me regarde travailler. »

Située dans le quartier Rosemont à Montréal, la maison où Claudia réside avec son amoureux et leur fille Ophélie a été construite il y a un siècle. Plusieurs éléments d’origine sont encore en place. L’endroit possède une âme, comme on dit. « J’ai l’impression de vivre avec des morts et j’aime ça. Savoir qu’il y a des familles qui ont été élevées ici, des gens qui se sont aimés, qui ont eu des enfants, qui ont pleuré, qui ont pris de grandes décisions… Il y a des femmes qui se sont préparées pour leur mariage ici, des femmes qui ont marché en talons hauts, des hommes qui ont laissé leur femme... »

Entourée de ces fantômes bienveillants, Claudia s’installe à son ordinateur tôt le matin pour écrire.

C’est au lever du jour que les mots lui viennent le plus facilement. « Quand les rêves sont encore présents, quand ma tête est encore embrumée, je vois des choses que je ne vois plus pendant le jour, parce qu’il y a des choses qui se dissipent, qui m’échappent après. Plus la journée avance, moins je suis productive.» L’après-midi, elle le consacre à la lecture ou à ses occupations moins créatives. Le soir venu, une coupe de vin rouge à la main, elle relira ses travaux du matin.

La musique du piano l’accompagne souvent dans l’écriture. Celle d’artistes actuels, Alexandra Stréliski (« Pianoscope est le disque qui m’a le plus accompagnée ces dernières années »), Gonzales et Philip Glass, mais aussi celle des classiques, Chopin, Satie. Plus rarement, de la chanson. Les auteures-compositrices-interprètes d’ici, comme Mara Tremblay et Catherine Durand, l’inspirent. «Les histoires qu’elles racontent, les déchirements… Que veux-tu ? Je suis une drama queen. Je m’assume. Ça fait partie de moi. »

« J’aime glisser des choses
à l’intérieur des livres.
Des feuilles, des photos,
n’importe quoi. »

Le culte du livre

Chez Claudia, on ne s’étonne pas de trouver des livres dans tous les coins. Les bibliothèques sont saturées, les tables accueillent des montagnes de bouquins.

Lire sur l’écran d’une tablette? Oui, d’accord, pour les magazines et les journaux. Mais pour les livres, Claudia préfère encore la version papier, celle dont on peut tourner et écorner les pages, celle qu’on peut annoter, éclabousser, prêter, abîmer. L’auteure aime que les ouvrages vivent. Entre ses mains, ils deviennent des reliques, des spectateurs privilégiés de son itinéraire personnel. Comme cet exemplaire de Belle du Seigneur d’Albert Cohen, qui l’a suivie en Italie lors de son premier voyage à 19 ans, et dans lequel se cachent encore des billets de train, des emballages de chocolat. « J’aime glisser des choses à l’intérieur des livres. Des feuilles, des photos, n’importe quoi. Ces livres-là, ils ont tous quelque chose de la vie. Ça, tu ne peux pas faire ça avec une tablette.»

Pour Claudia, la lecture est fondamentale, au même titre que l’alimentation. D’ailleurs, elle ne se souvient pas d’avoir déjà appris à lire. « Ça a toujours fait partie de moi, de ma vie, de ce que j’aime le plus au monde. Quand je pars en voyage, ce que je préfère, c’est faire la valise de livres. Bien plus que les souliers ou les vêtements, c’est de choisir les livres qui seront destinés à m’accompagner pour ce voyage-là. »

Quand elle a un coup de foudre pour une œuvre, celle-ci devient centrale dans son univers. «Il n’y a rien comme de découvrir un livre et de faire «Oh oui  ! C’est ça, c’est ça  !  ». Trouver un livre qui répond à des questions, me nourrit, me divertit… Parfois, je couche ma fille plus tôt pour lire, c’est ingrat, mais c’est ça. J’ai juste hâte d’avoir une pause dans ma journée pour retrouver mon livre. Ça m’est arrivé récemment avec Pauvres petits chagrins de Miriam Toews. Dans ce temps-là, je veux le partager à tout le monde, je veux que tout le monde le lise. »

« J’ai besoin
de toucher
le fond pour revenir
à la lumière. »

Certains livres seront irrémédiablement associés pour elle à des moments précis, heureux ou plus sombres.

D’autres l’accompagnent en tout temps, à travers les hauts et les bas. En tête de ses incontournables, la Française Annie Ernaux, les Québécoises Élise Turcotte et Louise Dupré, Stefan Zweig , Romain Gary, Sylvia Plath, Virginia Wolf. Plusieurs destins funestes dans le lot…

« J’aime les tragédies, j’aime les tragédiennes. Ma fille s’appelle Ophélie et ce n’est pas un hasard. J’aime écrire des choses dures, mais il y a des zones de lumière aussi. Et je pense que j’aime de plus en plus la gaieté, la vie. Je suis capable de plonger dans des espèces de ténèbres, mais j’émerge tout le temps. J’ai besoin de toucher le fond pour revenir à la lumière.»

En période de tournage pour LIRE, les lectures de Claudia sont largement dictées par les besoins de l’émission. Quand les enregistrements se terminent, elle en profite pour redécouvrir des classiques, dévorer des romans graphiques, sans compter les livres pour enfants, dont raffole Ophélie.

« Pour moi,
elle est marquante.
C’est une de nos meilleures
écrivaines des dernières années
sans aucun doute. »

Écrire Arcan

Claudia choisit aussi ses lectures au gré de ce qu’elle écrit. Ces derniers mois, en l’occurrence, elle a lu Nelly Arcan, et sur Nelly Arcan aussi. Car à l’automne paraîtra chez VLB Éditeur son nouveau livre, consacré à celle qui était pour elle à la fois une amie et une inspiration. « Je la mets sur un piédestal. Pour moi, elle est marquante. C’est une de nos meilleures écrivaines des dernières années sans aucun doute. À mon avis, elle est dans la veine des Anne Hébert. »

L’ouvrage, qui a une dimension très personnelle pour Claudia, s’intitulera Je veux une maison faite de sorties de secours. La formule, fort jolie, est de Nelly Arcan elle-même. Pour Claudia ces quelques mots illustrent l’essence même de sa consœur. « Des sorties de secours, elle en cherchait tout le temps. Trouver le chemin pour partir, ou s’en sortir. Sortir de sa vie, de sa tête, de son corps, de moments poisons... »

Dans le livre-hommage, on aura droit à des réflexions, des anecdotes, des pensées et plusieurs photos inédites. Des entrevues aussi, avec toutes sortes de gens. Marie Brassard, qui a accouché en 2013 du spectacle La Fureur de ce que je pense. Les journalistes littéraires Chantal Guy et Danielle Laurin. Léa Clermont-Dion, pour discuter de l’héritage que Nelly Arcan a légué à la jeune génération. En tout, une vingtaine de personnalités ont accepté de se livrer à Claudia.

Pourquoi s’aventurer dans un tel projet, pourquoi maintenant? « C’est encore d’actualité, sa parole doit rester sur la place publique. C’est pour ça que j’ai tenu à sortir ce livre. Je ne pouvais pas le faire tout de suite après son décès, car j’ai eu beaucoup de peine. Mais je le fais six ans plus tard, avec ce que j’ai appris entre-temps, avec ce qui a été publié sur elle, avec le recul que j’ai, et aussi à la lueur de ses réflexions à elle. »

« Pendant des millénaires, on a
empêché les femmes de s’exprimer.
On était dans un corset, et le corset
était très serré. »

Féminin / féministe

Comme beaucoup d’auteures de sa génération, Claudia met en scène des personnages de femmes complexes, qui affrontent leurs peurs et leurs doutes.

L’auteure du recueil Les bonnes filles plantent des fleurs au printemps aime les personnages de petites démones, les filles qui ne marchent pas droit, celles qui empruntent les chemins de traverse et refusent de se conformer aux dictats qu’on aimerait bien leur imposer.

Elle adore lire, écrire et côtoyer d'autres femmes, notamment car elles l’aident à mieux se comprendre elle-même. « Je suis une « fille à filles ». J’ai des amies de filles, j’aime les femmes, les petites filles, les dames âgées, même si j’ai peur de devenir vieille moi-même. J’aime apprendre d’elles et de leur vécu. Et quand ce sont de vieilles grincheuses, des Tatie Danielle, elles sont encore plus attachantes. Oui, j’aime les femmes, et c’est pour ça que je veux leur donner une parole. Pendant des millénaires, on a empêché les femmes de s’exprimer. On était dans un corset, et le corset était très serré.»

Claudia est une fervente féministe, comme sa mère l’a été avant elle, comme elle espère que sa fille le sera. Si certains barreaux sont tombés, d’autres se sont érigés, avec lesquels nos aïeules n’avaient pas à composer. Elle le constate chaque jour sur les réseaux sociaux, théâtre de la misogynie ordinaire. Les femmes y sont souvent ciblées par les injures. Certains cherchent, encore et toujours, à les faire taire. Pour Claudia, rien n’est gagné, rien n’est acquis. Il faut poursuivre la lutte.

Et élever une petite fille, dans ce monde? «Je lui donne pas des barbies, mettons. », laisse tomber Claudia avec un sourire qui en dit long. L’auteure, qui a déjà fait déclarer à l’un de ses personnages que « naître femme est une malédiction », admet que donner naissance à une fille entraîne son lot d’inquiétudes. « L’enfer est si près quand tu es une petite fille! J’ai peur qu’elle tombe dans l’obsession du corps et des apparences. Qu’elle soit obsédée par son corps au point d’arrêter de manger. Pour moi, manger, c’est tellement bon, c’est tellement important!».

Elle craint aussi qu’Ophélie, dans quelques années, soit à son tour confrontée à la misogynie et au sexisme. L’enfant n’a que deux ans, mais Claudia a déjà commencé à la doter d’outils pour demain. « Je veux l’armer en paroles, en réflexions. Je veux lui donner de la matière pour se défendre. Puisqu’elle ne pourra pas se défendre avec ses mains, je veux qu’elle puisse se défendre avec ses mots. Et c’est pour ça que je lui donne des livres à lire. »

« Avoir un enfant, c’est tomber
dans la lumière. C’est fermer la
porte aux ténèbres, parce que tout
ce que tu veux lui donner, c’est de
l’amour et de la joie. »

Il y a beaucoup de plaisir, aussi, à être la mère d’une fillette.

C'est sûr qu’elle se rapproche peut-être plus de moi. J’aime lui lire des histoires de petites filles, des destins de petites filles.   Personnellement, je n’ai vraiment pas le goût d’être à quatre pattes, lancer des ballons, jouer au soccer. Pour moi, avoir une fille, c’est le fun. Elle aime dessiner, faire des choses comme ça. C’est plaisant. »

Claudia le dit sans détours  : la maternité l’a métamorphosée. « Être mère, c’est apaisant. Dans La Gaité de Justine Lévy, il y a une phrase qui résume bien la maternité : “C’est quand je suis tombée enceinte que j’ai décidé d’arrêter d’être triste, définitivement et par tous les moyens.” C’est exactement ça. Avoir un enfant, c’est tomber dans la lumière. C’est fermer la porte aux ténèbres, parce que tout ce que tu veux lui donner, c’est de l’amour et de la joie. Parfois, je trouve que je suis devenue le clown de mon enfant. »

Ces nouvelles dispositions se reflètent dans sa façon d’écrire. Plus que jamais, elle est habitée par le désir de découvrir l’autre, mais aussi de partager, de transmettre des idées à travers ses mots.

Transmettre l’amour de la lecture

Avec LIRE, Claudia espère transmettre quelque chose aux auditeurs. Elle a hâte de retrouver le plateau de tournage et espère qu’avec cette quatrième saison, l’émission rejoindra encore plus de téléspectateurs et téléspectatrices de tous les âges et de tous les horizons. L’animatrice et ses recherchistes travaillent sans relâche afin de dénicher des perles rares, des livres qui, elle le souhaite, feront une différence dans la vie des lecteurs. «Je pense qu’on fait bien notre travail, parce que les gens nous écrivent beaucoup. Et ça me rend heureuse. On n’a pas d’autre prétention que d’être des espèces de pushers de lecture, de voix, d’idées… C’est important de parler du livre, on n’en parle pas assez dans les médias.»

Autant que des livres, il lui importe beaucoup de parler des écrivains, pour lesquels elle a un respect profond et sincère, et qui se retrouvent rarement sous les projecteurs. «Pour moi, c’est important de leur donner une place, pour qu’ils puissent parler de ce qu’ils font. C’est fondamental. Les écrivains et la littérature, c’est l’histoire d’une culture.»